Bien-être · Maison & matières
Bougies, encens, diffuseurs : profiter des parfums d’intérieur sans abîmer l’air de la maison
Une flamme, une fumée, une brume parfumée : trois façons d’habiller une pièce, trois sources d’émissions que l’Anses, l’ADEME et l’Observatoire de la qualité des environnements intérieurs ont mesurées. Ce qu’elles établissent, et les gestes qui permettent d’en profiter avec mesure.
Il y a, dans une pièce où brûle une bougie, quelque chose qui tient du seuil : la lumière baisse d’un ton, la journée se retire. Les parfums d’intérieur appartiennent à cet art de vivre, et il ne s’agit pas ici de les condamner. Il s’agit de regarder ce qu’ils laissent dans l’air — ce que les organismes publics ont mesuré, avec quelles réserves — pour garder le plaisir et écarter l’excès. La question est simple : que savent les autorités des émissions des bougies, de l’encens et des diffuseurs, et comment s’en servir raisonnablement ?
Ce que la flamme laisse derrière elle
La mesure la plus parlante vient du projet EBENE, mené par le CSTB, le Laboratoire Chimie Environnement et l’Ineris, cofinancé par l’ADEME et publié en 2017. Neuf bâtons d’encens, neuf bougies parfumées et une lampe à catalyse sélectionnés sur le marché français ont été brûlés dans une pièce de la maison expérimentale MARIA du CSTB, qui permet de simuler de façon réaliste l’usage de ces produits.
Le premier enseignement est une hiérarchie nette. Pendant et après la combustion, les niveaux de concentration atteints avec l’encens étaient « très largement supérieurs » à ceux des bougies parfumées, notamment pour le benzène, le toluène, le formaldéhyde, l’acétaldéhyde, l’acroléine, les hydrocarbures aromatiques polycycliques et les particules. Pour l’encens, les niveaux culminaient pendant la combustion et l’heure suivante, avant de décroître sous l’effet de l’aération.
Les bougies, nettement moins émissives, ne sont pas neutres pour autant. Seuls le formaldéhyde, l’acétaldéhyde et le toluène y ont été mesurés à des niveaux de plusieurs microgrammes par mètre cube, et la décroissance du formaldéhyde restait peu marquée après l’extinction, ce qui suggère une émission secondaire. Elles produisent moins de particules que l’encens, mais des particules plus fines, et davantage d’oxydes d’azote. Les auteurs soulignent enfin que les émissions varient fortement d’un produit à l’autre, dans chaque famille.
Le second enseignement tempère le premier. L’évaluation des risques conclut qu’« aucune situation préoccupante n’est attendue » pour les expositions chroniques liées aux usages les plus courants. Ce sont certaines pratiques — usage fréquent et prolongé, plusieurs produits allumés en même temps — et certaines pièces, petites ou mal renouvelées en air, qui peuvent conduire à dépasser les valeurs repères, « principalement pour les encens ». L’étude relève aussi que certains produits ont entraîné des expositions de court terme dépassant les valeurs sanitaires retenues. Ses auteurs recommandent d’informer le public sur les bonnes pratiques — aération après usage, usage modéré — et sur la sensibilité particulière des femmes enceintes, des jeunes enfants et des personnes asthmatiques.
Sans flamme, pas sans émissions
Diffuseurs à mèche, gels, billes ou galets, diffuseurs électriques, à chaleur douce ou à ultrasons, sprays : ces désodorisants dits « non combustibles » ont fait l’objet d’un autre projet, PRESSENS, porté par le CSTB, l’Ineris et le Laboratoire Chimie Environnement, dont l’ADEME a mis les résultats en ligne en 2021. L’Observatoire de la qualité des environnements intérieurs (OQEI), qui s’appuie sur l’expertise conjointe de l’Anses et du CSTB, en a tiré une synthèse claire.
Tous les désodorisants étudiés émettent des composés organiques volatils. Les sprays figurent parmi les principaux émetteurs de particules, quand les diffuseurs passifs n’ont pas montré d’émission significative de particules lors des essais. Globalement, les diffuseurs actifs se sont révélés plus émetteurs que les passifs, et deux produits d’une même catégorie peuvent présenter des profils très différents. Autre constat : la première utilisation d’un produit neuf s’est montrée généralement plus émissive que les suivantes.
Là encore, la mesure appelle la nuance. Les expositions les plus courantes ont été jugées non préoccupantes au regard des hypothèses de l’étude ; ce sont des situations d’exposition plus élevées qui ont fait identifier comme prioritaires l’acroléine, le formaldéhyde, le benzène, le limonène et les particules. La conclusion que l’ADEME met en avant n’en est pas moins sobre : les résultats montrent « l’importance de limiter au maximum l’utilisation des parfums d’ambiance » dans les environnements intérieurs.
Huiles essentielles : l’origine ne dit rien de l’air
Les huiles essentielles sont souvent présentées comme l’alternative douce. Saisie en 2018 par la Direction générale de la santé et la Direction générale de la prévention des risques, l’Anses a publié en 2020 son examen des cas signalés aux Centres antipoison et de la littérature scientifique sur les sprays et diffuseurs qui en contiennent. Son comité d’experts rappelle un principe : la toxicité d’une substance, naturelle ou synthétique, « est intrinsèquement liée à sa nature chimique et non à son origine ».
Diffusées, les huiles essentielles libèrent surtout des terpènes — le limonène, le linalol et l’eucalyptol étaient les plus émis dans les études retenues — qui peuvent réagir avec l’ozone de l’air pour former du formaldéhyde et des aérosols organiques secondaires. Parmi les cas des Centres antipoison, l’agence a retenu 32 cas d’effets respiratoires survenus en conditions normales d’utilisation — irritations des voies aériennes supérieures, toux, gêne respiratoire —, très majoritairement de faible gravité. L’Anses reste prudente dans ses conclusions : la littérature est insuffisante pour trancher, et l’on ne peut conclure ni à des effets néfastes certains, ni à leur absence.
Le projet ESSENTIEL, mené par le CSTB et l’Ineris entre 2020 et 2023, va dans le même sens selon la synthèse de l’OQEI : certains diffuseurs électriques ou sprays peuvent émettre des concentrations élevées de terpènes et, dans une pièce mal ventilée, celles d’α-pinène ou de limonène peuvent dépasser les valeurs toxicologiques de référence. L’observatoire en tire une recommandation d’« usage raisonné » : limiter la durée et la fréquence de diffusion, choisir des pièces bien ventilées, éviter la diffusion en présence de nourrissons, de femmes enceintes ou de personnes asthmatiques, et lire l’étiquetage du produit.
L’air d’abord, le parfum ensuite
Toutes ces sources convergent vers une même hiérarchie, que le comité d’experts de l’Anses formule ainsi : limiter d’abord les sources de polluants intérieurs, puis ventiler et aérer. Santé.fr, le service public d’information en santé, le dit plus franchement dans une fiche validée par le Haut Conseil de la santé publique et Santé publique France : encens, parfums d’intérieur, désodorisants, bougies et papier d’Arménie diffusent des substances chimiques et dégradent la qualité de l’air ; ils peuvent aussi irriter les voies respiratoires. La même fiche rappelle que « le propre n’a pas d’odeur ».
L’aération reste le geste de fond. Santé.fr recommande d’ouvrir grand les fenêtres 5 à 10 minutes tous les jours, hiver comme été, et précise qu’une ventilation mécanique ou des grilles d’aération ne suffisent pas à renouveler l’air. Pour les bougies et l’encens, l’OQEI conseille d’aérer pendant la combustion, mais aussi après l’extinction, et estime qu’un renouvellement d’air de 10 à 15 minutes « suffit généralement à améliorer considérablement la qualité de l’air ». Nous avons consacré un texte entier à ce geste dans la pièce où il compte le plus : aérer sa chambre.
Une soirée parfumée, avec mesure
La rédaction en tire quelques repères, chacun adossé à une source citée plus haut.
Une seule source à la fois, pour une durée choisie. EBENE désigne l’usage fréquent, prolongé ou simultané de plusieurs produits comme ce qui fait sortir des repères ; l’OQEI recommande de limiter la durée et la fréquence de diffusion des huiles essentielles. Une bougie allumée le temps d’un dîner n’expose pas comme la même bougie allumée chaque soir pendant des heures.
La bonne pièce. PRESSENS recommande de privilégier les pièces de grand volume et bien ventilées, et d’éviter d’inhaler directement les émissions : on ne se penche pas sur une fumée d’encens ni sur la brume d’un diffuseur. Le même rapport conseille de ne pas utiliser un désodorisant neuf dans une pièce de vie ou de sommeil sans l’avoir fait fonctionner une première fois à l’extérieur ou dans une pièce très ventilée.
La flamme sous surveillance. Une bougie qui fume ou laisse de la suie signale une émission : l’OQEI cite la suie noire et les dépôts visibles sur les parois proches comme indicateurs, et EBENE distingue l’« état fumant » de la bougie juste après l’extinction, moment où le formaldéhyde, lui, décroît lentement — deux raisons d’ouvrir la fenêtre à cet instant. Côté sécurité, les ministères rappellent de ne jamais laisser une bougie allumée sans surveillance, de la poser sur une surface stable, à l’abri des courants d’air, loin de tout objet inflammable et hors de portée des enfants.
L’attention aux plus sensibles. Bébés, jeunes enfants, femmes enceintes, personnes asthmatiques ou souffrant de troubles respiratoires : les projets EBENE et PRESSENS les désignent, comme l’OQEI à propos des huiles essentielles. En leur présence, mieux vaut renoncer au parfum d’ambiance, et ranger flacons et diffuseurs hors de portée des jeunes enfants, comme le demande l’Anses.
Reste le choix du produit. L’OQEI oriente vers des bougies de cire végétale, des mèches sans âme métallique, des encens sans colorants ni fixateurs, et vers les fabricants qui détaillent clairement leur composition. Nous retenons surtout ce dernier critère : l’observatoire rappelle lui-même que les huiles essentielles, « naturelles », ne sont « pas sans impact », et aucune des études citées ne permet de classer un produit à son seul aspect. Un rituel du soir peut d’ailleurs se passer de parfum sans rien perdre de sa douceur : une lumière plus basse, une fenêtre entrouverte avant la nuit, le silence — voyez une soirée à soi.
Ce qu’il faut retenir
- Les mesures publiques montrent que l’encens émet bien davantage que les bougies parfumées, et que diffuseurs et sprays émettent eux aussi des composés organiques volatils ; les usages courants ne sont pas jugés préoccupants, les usages longs, fréquents ou cumulés davantage.
- Une origine naturelle ne garantit pas un air sain : les terpènes des huiles essentielles peuvent former du formaldéhyde au contact de l’ozone.
- Une source à la fois, une durée limitée, une grande pièce bien ventilée, et une aération pendant et après usage ; un désodorisant neuf fonctionne une première fois hors des pièces de vie et de sommeil.
- En présence de bébés, de jeunes enfants, de femmes enceintes ou de personnes asthmatiques, on renonce au parfum d’ambiance ; une bougie ne reste jamais allumée sans surveillance.