Beauté · Fabrication & origine
Savon solide, savon liquide : ce qui change vraiment
Un pain sur sa coupelle, un flacon à pompe : la différence semble tenir à la forme. Elle se lit en réalité dans quelques mots de la liste des ingrédients, qui distinguent un vrai savon d’un pain « sans savon » ou d’un gel lavant.
Sur le rebord d’un lavabo, la question paraît affaire de goût : un pain qui sèche sur sa coupelle, un flacon à pompe qui se vide sans qu’on y pense. Elle est en réalité affaire de chimie et de droit. Le mot « savon » désigne une famille de molécules précise, que la liste des ingrédients permet de reconnaître ; il n’est pourtant défini par aucun article du règlement européen qui encadre les cosmétiques. Entre un pain de savon, un pain dit « sans savon » et un gel lavant, ce qui change se lit moins dans la forme que dans quelques mots imprimés au dos. Sur l’emballage et sur l’eau, enfin, il faut savoir où s’arrête ce que l’on peut affirmer.
Un même statut, quelle que soit la forme
Le règlement (CE) n° 1223/2009 définit le produit cosmétique par sa destination : toute substance ou tout mélange destiné à être mis en contact avec les parties superficielles du corps humain « en vue, exclusivement ou principalement, de les nettoyer, de les parfumer, d’en modifier l’aspect, de les protéger, de les maintenir en bon état ou de corriger les odeurs corporelles ». Le pain et le gel de douche y répondent l’un et l’autre dès lors qu’ils servent à se laver. Le considérant 7 du règlement le dit à sa manière, en citant parmi les exemples de cosmétiques « les savons de toilette, les savons déodorants » et « les préparations pour bains et douches (sels, mousses, huiles, gels) » — tout en rappelant que l’évaluation se fait « au cas par cas ».
Solide ou liquide, un produit lavant pour le corps est soumis aux mêmes mentions obligatoires, énumérées par l’article 19. Personne responsable, contenu nominal, date de durabilité ou durée après ouverture, précautions d’emploi, numéro de lot, fonction du produit — sauf si elle ressort clairement de sa présentation — et liste des ingrédients : nous les détaillons une à une dans notre guide pour lire une étiquette cosmétique. À l’inverse, un savon destiné au linge ou à la maison, qui ne vise pas le corps, ne répond pas à la définition du produit cosmétique.
Le règlement emploie pourtant le mot sans jamais le définir. « Savon » apparaît dans le considérant 7, dans l’article 19 et dans les annexes, où il sert de catégorie de produit : l’annexe III, entrée 53, autorise par exemple l’acide étidronique et ses sels jusqu’à 1,5 % dans les produits pour les cheveux et la pilosité faciale, mais seulement 0,2 % dans les savons. Pour savoir ce qu’est un savon, il faut donc chercher ailleurs.
La saponification, ou ce que « savon » veut dire
Le Trésor de la langue française donne la définition du métier. La saponification est l’opération qui consiste à produire du savon par l’action d’un alcali caustique — soude ou potasse — sur un corps gras ; elle libère le glycérol et les acides gras, et combine ceux-ci à la base « en donnant un sel alcalin ou savon ». Un savon, au sens propre, est donc un sel d’acides gras.
La liste des ingrédients le laisse voir, à condition de connaître sa grammaire. L’article 19 impose la dénomination commune du glossaire européen, établi en tenant compte notamment de la nomenclature internationale dite INCI (article 33), et la base CosIng de la Commission européenne en donne la description. SODIUM OLIVATE y est décrit comme les sels de sodium des acides gras de l’huile d’olive ; SODIUM COCOATE, comme ceux des acides gras de coco ; SODIUM PALMATE, de l’huile de palme ; SODIUM TALLOWATE, du suif. Avec le potassium, on trouve POTASSIUM COCOATE ou POTASSIUM OLIVATE. Une fiche décrit même le procédé : POTASSIUM OLIVATE/SUNFLOWERSEEDATE est le produit obtenu par l’hydrolyse d’un mélange d’huiles d’olive et de tournesol par l’hydroxyde de potassium, autrement dit la potasse. Dans ces exemples, le nom se construit toujours de la même façon : le métal, sodium ou potassium, puis la matière grasse, puis le suffixe « -ate ». CosIng attribue à chacun la fonction de tensioactif lavant (« surfactant – cleansing »).
La forme, elle, ne tranche rien. Dans un arrêt du 16 mars 2022, la Cour de cassation rappelle qu’une association avait demandé une indication géographique pour des « savons sous forme solide, liquide ou pâteuse produits par saponification ». Pour ses promoteurs, la saponification ne présumait donc d’aucune forme : un pain, une pâte ou un liquide pouvaient en sortir.
« Sodium …ate » ne suffit pas : pains sans savon et gels lavants
Le suffixe a ses faux amis. SODIUM LAURETH SULFATE commence par « sodium » et se termine en « -ate », mais CosIng le décrit comme le sel de sodium d’un alcool laurique éthoxylé et sulfaté : ce n’est pas un sel d’acide gras. SODIUM COCOYL ISETHIONATE dérive bien des acides gras de coco, mais sous la forme d’esters 2-sulfoéthyliques, et non de sels d’acides gras. Comme les savons, l’un et l’autre sont des tensioactifs lavants, mais d’autres familles chimiques.
C’est ce que recouvre, dans l’usage, l’expression « pain sans savon », qui ne figure nulle part dans le règlement de 2009 : un produit solide dont les agents lavants ne sont pas des sels d’acides gras — une observation de la rédaction, non une définition réglementaire. Un gel lavant peut reposer sur ces mêmes familles, sous forme liquide ; s’il repose sur des sels d’acides gras, c’est un savon liquide. Pour s’y retrouver, une méthode simple : relever dans la liste les noms des agents lavants, puis lire leur description dans CosIng — en gardant à l’esprit que la base se présente elle-même comme un outil d’information sans valeur juridique contraignante : seuls le règlement et ses annexes établissent si une substance peut être utilisée, et à quelles conditions.
Peut‑on appeler « savon » un produit qui n’en contient pas ? Le règlement ne définissant pas le mot, nous ne trancherons pas cette question de droit. Deux principes encadrent cependant toute présentation : l’article 20 interdit d’utiliser le texte, les dénominations ou les images pour attribuer aux produits cosmétiques « des caractéristiques ou des fonctions qu’ils ne possèdent pas », et le règlement (UE) n° 655/2013, au titre de la véracité, interdit à une allégation de mentionner un ingrédient qui ne se trouve pas dans le produit. Le vocabulaire de ces mentions fait l’objet de notre lexique des mots du marketing cosmétique.
Savon de Marseille : un nom que l’INPI n’a pas protégé
L’expression « savon de Marseille » évoque une origine et un procédé ; les demandes d’indication géographique déposées en France à ce nom que nous avons pu retracer ont pourtant toutes été rejetées. La base des indications géographiques de l’INPI, mise à jour le 28 juillet 2026, recense deux demandes portant ce nom, déposées en 2015 et portées par deux organismes établis à Marseille, avec pour zone le département des Bouches-du-Rhône. Leur statut est le même : « Demande rejetée ». Une troisième demande, déposée par une autre association pour l’ensemble du territoire français, a été rejetée par une décision du directeur général de l’INPI du 22 mai 2018. Le 16 mars 2022, la Cour de cassation a rejeté le pourvoi formé dans cette affaire, en approuvant la cour d’appel d’avoir retenu qu’est incomplet un cahier des charges qui vise l’ensemble du territoire national sans délimiter d’aire géographique ni de lieu déterminé — alors même, avait relevé la cour d’appel, que le nom désigne une seule ville.
À la date de notre consultation, la base de l’INPI ne recense donc aucune indication géographique « savon de Marseille » homologuée ou enregistrée. Pour savoir ce que contient un pain qui le porte, il faut lire sa liste ; pour savoir d’où il vient, ce que l’étiquette dit de son origine : le pays d’origine, obligatoire pour un produit importé, et, le cas échéant, une mention d’origine, dont nous expliquons la portée dans notre article sur l’origine France en cosmétique.
Emballage et eau : ce que l’on peut dire, et ce que l’on ne sait pas
Un pain de savon peut se vendre presque nu ; le règlement l’a prévu. L’article 19, paragraphe 3, vise expressément « le savon et les perles pour le bain » : lorsqu’il est impossible, pour des raisons pratiques, de faire figurer la liste des ingrédients sur une étiquette, une bande, une carte ou une notice jointe, elle figure sur un écriteau placé à proximité immédiate du récipient dans lequel le produit est proposé à la vente. Pour les produits non préemballés, le paragraphe 4 renvoie aux États membres. L’absence de carton ne supprime donc pas l’information : elle la déplace.
Sur l’emballage lui-même, l’ADEME donne des repères simples : privilégier les produits rechargeables ou en vrac, un contenant réutilisable permettant d’éviter la production et le transport d’un nouvel emballage ; utiliser ses produits jusqu’au bout ; trier les emballages une fois vides. Nous n’avons trouvé, auprès de l’ADEME, aucune comparaison chiffrée publiée entre un pain et un flacon ; nous n’en avancerons donc aucune. La comparaison honnête se fait produit par produit : matière de l’emballage, recharge possible ou non.
L’eau, enfin, se lit dans la liste. CosIng décrit AQUA comme de l’eau et lui attribue la fonction de solvant. Comme les ingrédients sont énumérés dans l’ordre décroissant de leur poids au moment de leur incorporation, une liste qui s’ouvre sur AQUA indique que l’eau était, à ce moment-là, l’ingrédient pondéralement le plus important de la formule. La liste dit un ordre, pas une proportion. Elle ne dit rien non plus de l’eau qui coule pendant la toilette : la rédaction n’a pu ouvrir et lire aucune étude comparant les deux formats sur ce point, et n’en dira donc rien.
Ce qu’il faut retenir
- Solide ou liquide, un produit destiné à laver le corps est un cosmétique au sens du règlement (CE) n° 1223/2009 et est soumis aux mêmes mentions obligatoires de l’article 19.
- Un savon, au sens propre, est un sel d’acides gras obtenu par saponification ; dans la liste, il prend des noms comme SODIUM OLIVATE ou POTASSIUM COCOATE, que CosIng permet de vérifier.
- « Sodium » et « -ate » ne suffisent pas : SODIUM LAURETH SULFATE ou SODIUM COCOYL ISETHIONATE sont des tensioactifs lavants d’autres familles chimiques ; c’est la liste, non la forme, qui distingue un savon d’un pain « sans savon » ou d’un gel lavant.
- À la date de notre consultation, la base de l’INPI ne recense aucune indication géographique « savon de Marseille » homologuée ou enregistrée ; pour l’emballage et l’eau, la liste et les repères de l’ADEME disent davantage que les slogans.